Blanche est la carte
Julie Laurent
Août 2010, Villefranche-de-Rouergue. Le soir est tendre. Tout est calme, dans le même manteau ouaté des jours d’hiver où le blanc de l’air retient tout, la lumière comme les courants d’air. Il a neigé ce matin. D’une neige douce et légère, souple et glaciale. Une neige de marbre. Poudreuse, veloutée, cristalline, comme celle qui scintille tout en haut des montagnes. Elle s’est déposée dans les moindres recoins, enveloppant les brindilles, les crevasses du sol et les longues racines qui courent et s’articulent. Elle dessine, en relief, tout un réseau de nerfs. Elle est habitée de traces, au-dedans, comme le négatif des plaques mangées par l’acide et dont le motif apparaît dans un renflement de matière. Ce ne sont ni les pattes du hibou, ni celles du renard qui marquent, en empreinte, leur passage mais le flux nerveux d’une vie souterraine qui respire au rythme des saisons et rejette les bourrelets de son souffle. Semblables aux veines des vieux, gonflées de bleu, qui forment de minuscules deltas dans le paysage des corps. L’image-plurielle de Hiroshima, mon amour me revient : plante, cicatrice, bras du fleuve. Par vague, elle rythme la mémoire d’Emmanuelle Riva, toute entière envahit de passion. Dans le contraste des noirs, des blancs, dans la fulgurance de l’Amour et de ce « film sur la paix » qui reconstitue le monde, dans le vertige des possibles d’une étincelle en fusion – et l’enfer juste après, les images s’enchaînent dans une énergie de vie. Les racines disent tout cela, aussi. Rhizomes des tiges qui rampent, tendues dans l’espace, éclatées par la lumière, elles envahissent les territoires, dans la gangue de l’humus. Le sol enfle. Du fluide sanguin, microscopique, au réseau de rivières, infini, on a perdu l’échelle et l’on navigue à vue, à la surface de cette immense mappemonde. Le regard est porté par le vol d’un oiseau, la trajectoire d’une étoile au-dessus du si calme paysage de Brüghel – juste avant que les enfants n’arrivent. Les chemins sont tracés comme ceux des lignes d’une main dans laquelle on scrute, sans trop y croire, le fil de la vie. Bascule du spatial qui reporte, dans une bi dimension, la densité du monde : la carte est un schéma, la carte est un outil, le compagnon graphique qui guide infiniment. C’est Berlin, dit-il. Juchés sur l’escalier, on est « dos à la Pologne », le regard est oblique et le panorama large. Les routes convergent au coeur de ville. Plus on s’éloigne du noyau synergique, plus les mailles de la toile se détendent. Elles s’ouvrent jusqu’à la pureté de la surface, vierge et intacte, loin du coeur de ville, la StadtBrache*. Berlin qui coule ici, au creux de l’Aveyron. Berlin qui neige. Et Didier, à sa façon, qui fait depuis dix ans, le grand écart franco-allemand. Hambourg aussi, Sorède déjà, Venise bientôt. Villes de cœur où coulent les rivières. Il a neigé ce matin d’été à Villefranche, d’une poudre de marbre, fine comme la poussière, ouatée comme l’air. Un tamis de matière. Comme les corps des amants, recouverts de brillantes particules de sable, enduits d’une gangue métallique, enveloppés de la perle de la sueur. Les trois premiers plans de Hiroshima mon amour – toujours. Ainsi saupoudrés, les corps deviennent sculptures, leur souffle imperceptible, juste ce léger renflement comme celle des cicatrices qui se frôlent du doigt. Un bout de chair nouvelle, pansée et réparée dans le froid de l’hiver. Le recouvrement, infime, fragile, afin de protéger et ne pas oublier.
* friche